Témoignages

Hamid Salmi – Comment l’ethnopsychiatrie aide à négocier avec ses racines pour mieux s’accorder avec les valeurs de l’autre ?

Hamid Salmi, chercheur en ethnopsychiatrie est thérapeute familial. Il a formé les premiers ethno-cliniciens au centre Devereux. Il est attaché de recherche à l’Université où il étudie les problématiques interculturelles. Expert auprès des tribunaux et de diverses institutions éducatives et médico-sociales, il est l’auteur de « Thérapies et cultures » aux éditions Vuibert (2004). Son expertise des scénarios familiaux et des archétypes culturels nous renseigne sur les parties fantômes et les acteurs invisibles qu’il faut intégrer dans chaque négociation responsable.

Mon travail de médiateur ethno-clinicien dans les institutions éducatives, scolaires, juridiques et de soins thérapeutiques auprès des populations migrantes consiste essentiellement à soulever les malentendus et les conflits entre les logiques institutionnelles et les logiques culturelles des familles migrantes.

Mon dispositif technique est basé sur une traduction exigeante et une explicitation des concepts qui gèrent chaque univers (cultures d’origine des patients, médecine, justice, institutions psy, etc.). Il est nécessaire de redonner à chaque univers sa cohérence sans disqualifier le savoir de l’un ou l’autre des protagonistes en présence.

Il est important d’extraire les valeurs et les notions qui ont construit les mondes de chaque groupe (parents, enfants, institutions).

Il faut dire que les notions provenant des cultures orales des migrants sont généralement réduites par les professionnels au rang de simples représentations ou à des croyances archaïques, magiques, prélogiques. Dans ce domaine le scientisme et l’ancienne ethnologie coloniale pèsent de tous leurs poids. Une fois que la symétrie est négociée entre ces multiples appartenances et points de vue, on peut dire qu’une relation de confiance est ainsi établie entre les professionnels de l’institution et les familles.

La première phase du dialogue commence par le constat : nous sommes bien d’accord que nous ne sommes pas d’accord. Le désaccord le plus important porte sur l’appartenance des enfants. Du côté de l’institution il appartienne à leurs parents, mais au-delà des parents c’est l’Etat qui intervient pour les protéger. Pour les parents, ce sont les ancêtres fondateurs qui sont les propriétaires ultimes des enfants.

Il convient de négocier ainsi une série de valeurs ou de concepts qui s’opposent frontalement à première vue. En voilà quelques autres exemples :

  • Pédagogie moderne/ rites initiatiques traditionnels ;
  • Système juridique moderne/ coutumes, Justice divine (monothéistes ou polythéistes) ;
  • Psychologie individualisante/ thérapies populaires, animistes qui recyclent les symptômes du patient dans sa communauté et réaffilie le patient à un groupe spécifique.

Pour résumer, je peux dire que mon travail de médiation consiste à pointer les malentendus et les conflits entre les multiples systèmes de pensées des acteurs en présence en élevant à la dignité d’un concept chaque notion quelle provienne d’un monde appelé traditionnel (par exemple les êtres invisibles) ou d’un savoir moderne. Pour ce faire, j’ai adopté une méthode constructiviste. Il est nécessaire par exemple pour le médiateur de connaitre aussi bien les fondements du droit français que les postulats de la psychologie moderne et les valeurs essentielles qui fondent les différents mondes des migrants et de leurs enfants en quête de sens et de cohérence.

Le clinicien doit également maîtriser au moins deux langues, connaitre les processus à l’œuvre dans la traduction et appréhender de l’intérieur la vérité ou l’effet de vérité de ces mondes pour pouvoir construire des ponts entre eux.